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Guy Môquet et le devoir de mémoire

Posted 10-22-2007 at 02:51 PM by Lina
Updated 10-26-2007 at 12:42 PM by Lina
Je sais, tout le monde en parle aujourd'hui et, étant donné ma position ( que j'expliquerai bientôt ; laissez-moi juste le temps de faire mon magnifique thème latin, extrait d'une lettre de Rousseau à d'Alembert ), il n'y a pas de raison pour que je ne mette pas mon grain de sel moi aussi.

Nous sommes donc le 22 novembre 2007 et il y a exactement 66 ans les Allemands fusillaient à Châteaubriant le jeune Guy Môquet. Guy Môquet était un jeune résistant communiste de 17 ans. Il avait été arrêté par les Allemands et se trouvait au camp de Châteaubriant lorsque ceux-ci le prirent comme otage, avec 26 autres personnes, en représailles après la mort d'un des leurs. Les conditions posées étaient les suivantes : si personne ne dénonçait le meurtrier de l'officier allemand, les otages seraient exécutés. Personne ne parla ; ils furent donc fusillés. Guy Môquet était le plus jeune d'entre eux et, juste avant de mourir, il a écrit une lettre à sa famille, la fameuse lettre que le président de la république voudrait que tous les enseignants lisent aujourd'hui en classe. Si ça vous intéresse, le texte est ici ( juste une précision, cependant : il a été "corrigé" ; dans la lettre originale, il y avait marqué "mes deux camarades Roger et Rino" ; comme si c'était gênant que Môquet ait été communiste, comme si cela enlevait quelque chose à son engagement ; précisons aussi que le Nouvel Observateur est un journal sensé être plutôt à gauche et donc dépourvu de phobie anticommuniste, mais passons... ).

Personnellement et en tant que futur membre du corps enseignant ( si tout se passe bien ), je suis contre et je vais vous expliquer pourquoi.

La lecture de cette lettre ne sert à rien. On nous la présente comme un hommage aux résistants, mais il n'en est rien. Elle ne fait que correspondre à l'émotion d'un homme ( en l'occurrence Nicolas Sarkozy ), qui aimerait bien la communiquer à tout le monde.

Elle est émouvante, cette lettre, c'est vrai : qui peut rester insensible devant les derniers mots d'un gosse de dix-sept ans, qui essaie de se montrer courageux face à sa mort imminente et dit à ses parents qu'il les aime ? Rien que l'adresse vous serre la gorge, lorsqu'on sait ce qui va lui arriver.

Mais voilà : est-ce que l'émotion revient à rendre hommage ? Est-ce que rendre hommage, c'est se mettre à pleurer ? Est-ce que c'est cela, le "devoir de mémoire"?

Examinons le cas des résistants. Ces hommes et ces femmes se sont comportés de manière extraordinaire, quand bien même ils assurent parfois n'avoir rien fait que de très banal. Ils se sont dévoués pour leur pays, pour une certaine idée qu'ils avaient de la France, si je paraphrase De Gaulle. Ils se sont battus pour leur pays, pour la liberté, contre des pratiques qu'ils estimaient intolérables. N'est-ce pas plutôt cela, qu'il vaut mieux rappeler et mettre en avant ? Parce que c'est cela qui est important et inspire le respect, non les larmes qui peuvent couler dans les chaumières à l'évocation de leurs destins souvent malheureux. Si le but de cette "célébration" est de faire réfléchir les jeunes Français ( dont je fais partie ) et de leur donner un peu de conscience civique et humaniste, en leur montrant ce que certains ont pu faire au nom de leur patrie et des idéaux auxquels ils croyaient, il convient de leur proposer de réfléchir à ce sujet et non de leur faire écouter la lecture d'une lettre en espérant leur tirer des larmes. Les jeunes ne sont pas idiots ; il méritent mieux qu'une séance lacrimale ; ils méritent qu'on les considère comme des êtres intelligents, capables de penser. Le peuple pense, il n'est pas qu'une bête en proie à des passions et quand bien même il le serait, ce n'est pas l'encourager à se comporter en être pensant que de l'amener à se complaire dans de pareils comportements.

Ceci dit, cette façon de faire est typique de comment procèdent les différents gouvernements, depuis quelque temps : jouer sur l'émotion et faire quelque chose, n'importe quoi, mais quelque chose, pour montrer que cette émotion amène à réagir. On ne cherche pas à trouver de véritables solutions, ni à réfléchir à ce qu'on fait : on agit pour agir. Et on fait n'importe quoi.

C'est bien gentil, d'arrêter de penser, mais, parfois, c'est bien utile, voire tout à fait bienvenu et approprié.

Mais il est vrai qu'on a du mal à penser, quand on pleure.
Posted in Elucubrations
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alice's Avatar
Guy va mourir. Il écrit cette fameuse dernière lettre à sa famille. Qui commence par : «Je vais mourir !» Et se termine par : «Je vous embrasse de tout mon coeur d'enfant.» Puis il rédige un ultime petit mot. «Ma petite Odette, je vais mourir avec mes 26 camarades, nous sommes courageux. Ce que je regrette, c'est de ne pas avoir eu ce que tu m'avais promis. Mille grosses caresses.» Au camp, Guy est tombé amoureux d'Odette Nilès, une militante communiste à laquelle il a pu parler au-dessus des barbelés qui, au camp, séparent filles et garçons. Et promesse il y a eu. Dans l' Humanité du 24 mai dernier, Odette a donné le fin mot : «Guy m'avait dit un jour : "Est-ce que tu serais d'accord pour me faire un patin ?" Et moi, qui ne savais pas du tout ce que c'était, j'avais répondu : "Si tu veux."»


Moi, comme Odette a ce temps la, je sais pas du tout ce que ca veut dire. Mais je me pose une question si ce serait bien le lire en classe. Qqn va m'expliquer?
Posted 10-25-2007 at 07:51 PM by alice alice is offline
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Lina's Avatar
Se "rouler un patin", c'est s'embrasser à pleine bouche, avec la langue.

De nos jours, c'est encore le grand truc des ados ; alors je te laisse imaginer ce que ce devait être à l'époque !
Posted 10-25-2007 at 07:55 PM by Lina Lina is offline
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Lina's Avatar

Autre lettre de résistant

Si ça intéresse quelqu'un, voici une autre lettre de résistant, qu'un ami m'a fait découvrir et qui a été envoyée par le poète Armand Robin, mais à la Gestapo, cette fois ( juste avant de prendre le maquis : vous comprendrez très vite et facilement pourquoi ).


Quote:
Gestapo
avenue Foch, Paris
Le 5 octobre 1943

Preuves un peu trop lourdes de la dégénérescence humaine,

il m'est parvenu que de singuliers citoyens français m'ont dénoncé à vous comme n'étant pas du tout au nombre de vos approbateurs.

Je ne puis, messieurs, que confirmer ces propos et ces tristes écrits. Il est très exact que je vous désapprouve d'une désapprobation pour laquelle il n'est point de nom dans aucune des langues que je connaisse (ni même sans doute dans la langue hébraïque que vous me donnez envie d'étudier). Vous êtes des tueurs, messieurs ; et j'ajouterai même (c'est un point de vue auquel je tiens beaucoup) que vous êtes des tueurs ridicules. Vous n'êtes pas sans ignorer que je me suis spécialisé dans l'écoute des radios étrangères ; j'apprends ainsi de précieux détails sur vos agissements ; mais, le propre des criminels étant surtout d'être ignorants, me faudra-t-il perdre du temps à vous signaler les chambres à gaz motorisées que vous faites circuler dans les villes russes ? Ou les camps où, avec un art achevé, vous faites mourir des millions d'innocents en Pologne ?

Si je vous écris directement, messieurs, c'est pour remédier au manque de talent de mes dénonciateurs ; cette variété de l'espèce humaine, particulièrement fréquente sous les régimes vertueux, manque de subtilité et de perfection ; je suis persuadé qu'elle ne m'a pas dénoncé à vous avec le savoir-faire qui s'impose dans cette profession. Vous avouerai-je qu'il y a dans ce manque d'achèvement quelque chose qui me choque et que je tiens à corriger ? Je voudrais, par simple goût du fini, suppléer aux déficiences de ceux qui veulent ma mort.

Je suis las des menaces vagues, des dangers imprécis, des avertissements renouvelés, des inquiétudes non portées à l'extrême. Vous créez, messieurs, un monde tel qu'on ne sait plus s'il ne vaut pas mieux être immédiatement arrêté plutôt que de s'entendre dire chaque matin : « Prends garde à tes regards, prends garde à tes pas, prends garde à tes doigts, à tes épaules, à tes orteils, car tout en toi est fort dangereux ! ». On veut, messieurs, m'empêcher de faire le moindre pas, car, me dit-on, votre courroux s'étend au-dessus de moi ; eh bien ! messieurs, non seulement j'ai décidé de continuer à faire des pas, mais encore j'ai décidé de courir.

La Renommée, cette déesse présentement bien florissante, répand par toute la ville que je suis un fou. Sans doute est-ce cela qui vous retient ; je voudrais détruire en vous ce scrupule qui m'est profitable ; je puis vous assurer : je suis le contraire d'un fou et j'ai une conscience fort exacte de tout ce que je fais. Ce n'est pas être fou que de dire en toute circonstance la vérité ; la vérité est toujours bonne à dire, et singulièrement lorsqu'elle est sûre d'être châtiée. La somme de délectation que j'éprouve à vous dire directement : « TUEURS, VOUS ÊTES DES TUEURS » dépasse les délectations que vous aurez à me tuer.

Je voudrais être menacé avec précision. Et d'autre part ce serait mal respecter l'ordre de l'assassinat, qui devient l'ordre coutumier de ces temps, que de contraindre les candidats à mon assassinat à fouiller toute la ville pour me trouver ; mon adresse actuelle, messieurs, est ignorée de presque tous ; la voici. Venez ! Je ne m'en irai pas ! Je laisserai même la porte ouverte. Vous m'y trouverez sans fatigue en ces heures très matinales où, jeannots lapins d'un nouveau genre, vous vous plaisez à commencer vos inédits ébats.

Messieurs, vous aurez été sans doute quelque peu surpris qu'en tête de cette lettre je vous aie nommés : « Preuves un peu trop lourdes de la dégénérescence humaine » ; il est peu probable que les singuliers citoyens français qui vous fréquentent soient à même de vous expliquer le sens de cette appellation ; je suis enclin à croire qu'ils ne doivent guère comprendre le français ; je dois donc perdre encore un peu de temps à vous préciser que cette appellation m'a été suggérée par la pesanteur bien connue de vos pas et le bruit également très connu de vos bottes.

Vous avez de singuliers arguments, messieurs, pour propager l'idée que votre race est l'excellente : ce sont des arguments de cuir.

Vous ajouterai-je, messieurs, pour me tourner enfin vers cette Allemagne que vous prétendez représenter, que je ressens tous les jours une très grande pitié pour mon frère, le travailleur allemand en uniforme. Vous avez assassiné, messieurs, mon frère, le travailleur allemand ; je ne refuse pas, ainsi que vous le voyez, d'être assassiné à côté de lui.

Armand Robin
Posted 11-01-2007 at 07:12 AM by Lina Lina is offline
Updated 11-01-2007 at 07:14 AM by Lina
 
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