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Old 04-18-2006, 11:18 AM   #1 (permalink)
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J'ai résumé ce qui va suivre d'un article trouvé dans Lire, un magazine que je lis rarement. Pas qu'il ne soit intéressant, au contraire. Disons, que la littérature en soi n'est plus mon fort. Cette anecdote au sujet de François Mitterand, un passionné de littérature, est assez réconfortante en ce qui me concerne; sa fille, ayant essayé de le convertir à la philosophie avoue avoir eu beaucoup de mal! « Pour lui, à partir de Kant et de Hegel, cela devenait un peu trop hermétique. . . Cela le faisait sourire. Il préférait les classiques comme Rousseau, Voltaire, Diderot ou même Platon. »



Cette fois, dans ce Lire du mois de septembre 2005, je suis tombé sur des textes qui ont titillé ma curiosité. Celui de Reza Yasmina, notamment, de mère polonaise et de père aux origines perses. Elle a écrit un livre intitulé 'Dans la luge d'Arthur Schopenhauer', «critique au vitriol de l'intellectuel incapable de réconcilier ce qu'il enseigne et sa propre vie.»

Généralement, sur les forums, on parle inlassablement (mais là j'exagère) de Nietzsche, Bourdieu, Sartre, Foucault, Derrida, mais Schopenhauer, c'est plus rare. Et pourtant! Il y en a même qui prétendent commenter Nietzsche mais sont incapables de résumer la pensée d'un de ses anciens maîtres.

Voici quelques lignes de Lire à propos de ce livre: «'Dans la luge d'Arthur Schopenhauer' est une belle illustration de ce mouvement, radical, enclenché ces dernières années par quelques philosophes, et qui propose un retour à une philosophie praticable, conçue comme un art de vivre et non comme une suite de théories dissociables de la pratique.»

Hé! Voilà ce que je proclame depuis des années! Sur plusieurs sites, je me suis évertué à essayer de prouver par de nombreux exemples que l'auteur d'une œuvre ne doit pas en être dissocié. Rarement, (je devrais peut-être écrire 'jamais'), je n'ai eu un feed-back favorable. Dernièrement, j'ai même pris des exemples concrets de philosophes comme Sartre ou Nietzsche qui préconisaient qu'une telle disposition d'esprit devait être jointe à nos actes; or, dans les faits, c'était tout autre chose.

Une personne qui aimait la philosophie, à en croire la passion avec laquelle il en parlait, m'avait demandé si je suivais l'actualité philosophique? À vrai dire, je vis pratiquement en ermite, je ne suis absolument rien; je ne regarde ni la télé et n'écoute que rarement la radio. Comme j'aime feuilleter les magazines à certains moments, je me procure de temps à autres des journaux d'actualités, L'Express ou le Nouvel Obs., souvent vieux de plusieurs mois. Je dois aussi préciser que je ne fais partie d'aucun courant de pensée quel qu'il soit et qu'on ne peut me caser nulle part. Je demeure pour la grande majorité un mouton noir, ou pour le dire passivement, une énigme.

Mais revenons à Reza au lieu de parler de moi. (Quoique là est justement le point: j'essaye d'ajuster ma vie à mes principes et à le démontrer.) Dans Lire, on écrivait entre parenthèses, à propos d'un retour d'une philosophie praticable, (cette idée, profondément grecque, revient au goût du jour grâce aux travaux de Pierre Hadot, Lucien Jerphagnon, et Michel Onfray, notamment.)

Reza décrit dans son livre philosophique (que je n'ai pas lu) un professeur, Ariel Chipman, un universitaire renommé qui toute sa vie enseigna Spinoza, c'est-à-dire professa la joie et la suprématie de la raison. Vaincu par l'accablement domestique, terrassé par le réel, il ne peut désormais plus «saquer» cette philosophie à laquelle il consacra tous ses instants et dont les théories sont démenties par le réel.

«Mais pourquoi Spinoza plutôt que Kant ou Hegel?» lui demande-t-on.

Sa réponse: «On aimerait bien, dans un monde idéal, pouvoir adhérer aux théories de Spinoza. [---] Pour Spinoza, la seule vertu est la joie, la puissance que peut apporter la grande joie. Mais une chose m'est apparue: ça ne tient pas! Je veux dire: organiquement, ça ne tient pas! La condition humaine est plus forte que cela hélas! [---] Toute théorie devrait être confrontée au vécu –et en disant cela de cette manière, je donne l'impression de théoriser! Mais j'essaye de montrer dans ce livre qu'une théorie qui peut se développer en parallèle du vécu ne vaut rien. C'est le problème de l'Université. [---] Je dirais que c'est la position même des intellectuels qui me gêne parce qu'elle est extérieure à la vie.»

Last edited by akila; 04-18-2006 at 11:23 AM. Reason: rajout image
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Old 04-18-2006, 01:14 PM   #2 (permalink)
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Originally Posted by akila
Sur plusieurs sites, je me suis évertué à essayer de prouver par de nombreux exemples que l'auteur d'une œuvre ne doit pas en être dissocié. Rarement, (je devrais peut-être écrire 'jamais'), je n'ai eu un feed-back favorable. Dernièrement, j'ai même pris des exemples concrets de philosophes comme Sartre ou Nietzsche qui préconisaient qu'une telle disposition d'esprit devait être jointe à nos actes; or, dans les faits, c'était tout autre chose.
Bonjour !

Ce sujet que vous lancez est très intéressant et j'aimerais que vous explicitiez un peu plus ce que vous entendez par "ne pas séparer l'auteur de son oeuvre".

Il me paraît bien sûr que les deux positions extrêmes ( totalement séparer l'oeuvre de l'auteur et n'expliquer l'oeuvre que par l'auteur ) sont à la fois vraies et fausses, mais il me semble qu'il ne s'agit pas tout à fait du même problème, qu'on parle de littérature ou de philosophie ( éthique, notamment ).

Votre dernière phrase, en particulier, m'interpelle : que voulez-vous dire par "dans les faits, c'était tout autre chose" ?

Il me paraît de plus que toute philosophie vise le réel et se trouve à l'intérieur de celui-ci : elle ne peut donc pas se développer parallèlement à lui.
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Old 04-18-2006, 03:06 PM   #3 (permalink)
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Bonjour Lina,

Oui, j'essayerai de répondre à votre demande, mais c’est répondre une énième fois à cette question, qui est de toute façon bienvenue de votre part, ayant lu ce que vous écriviez sur Baudelaire. Je suis en train de terminer un traitement de choc qui dure depuis six mois et qui aura son aboutissement dans deux semaines (avec la grâce de Dieu). Je suis à terre en ce moment, souvent même je voudrais être sous terre, et c'est sans jeu de mots. Heureusement que j'ai une femme adorable qui s'occupe de moi. Le mieux, je crois, c’est que j’essaye d’y répondre par des textes que j’ai déjà écrits à cet effet. Mais si vraiment vous voulez plus de précision, je ferai un effort. Et avec plaisir.

Un hors-d'œuvre, en attendant :

Pour ce qui est de Baudelaire, je trouve sa poésie et sa vision de la vie absolument déprimante. Chez lui, même « Le Printemps adorable a perdu son odeur ! » C’est dommage, à mon sens, de livrer ce genre de poésie à la jeunesse tendancieusement portée à la révolte obscure.

« Le malheur, avait écrit Cioran, est le fait des jeunes. Ce sont eux qui pro-meuvent les doctrines d’intolérance et les mettent en pratique; ce sont eux qui ont besoin de sang, de cris, de tumulte, et de barbarie. A l’époque où j’étais jeune, toute l’Europe croyait à la jeunesse, toute l’Europe la poussait à la poli-tique, aux affaires d’Etat. »

Merci encore pour votre intervention, Akiles
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Old 04-18-2006, 04:25 PM   #4 (permalink)
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Je viens de jeter un coup d'oeil au début de la discussion sur Baudelaire et il semblerait effectivement que cette question menace de tourner à l'idée fixe, chez moi...! Il va falloir que je me penche là-dessus...

En attendant, je ne suis pas d'accord pour Baudelaire ( mais je suppose qu'au vu de la dite discussion, ce devait être prévisible... ). A aucun endroit il n'appelle à la révolte et s'il y a fascination pour le mal, il y a aussi aspiration à l'Idéal. Toutes deux conduisent, certes, dans une impasse, mais, finalement, l'oeuvre elle-même est la preuve qu'il existe un salut par l'art et l'esthétique. Ne pourrait-on pas, de plus, parler ici d'une possible catharsis de la "jeunesse tendancieusement portée vers la révolte obscure" ? J'ai un peu peur que la question ne soit sans fin...

J'attends vos explications avec impatience !

Bon courage pour votre traitement.

A bientôt, Lina
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Old 04-18-2006, 10:38 PM   #5 (permalink)
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Bonjour Lina. Je crois qu’il y a un léger malentendu : je trouve très bien ce que tu as écrit ; moi aussi je crois qu’il est faux de séparer l’œuvre de son auteur. C’est ridicule à mon sens. N’est-ce pas ce que tu dis?

Par contre, ce que je trouve bizarre, c’est qu’un prof demande à ses élèves de démontrer ce qui est magnifique dans un poème de Baudelaire sans qualifier « ce magnifique » ! Comme si l’art et ses notions de la beauté étaient les mêmes pour tous, alors que cela dépend de la mentalité des individus : un bourgeois de 50 ans ne va pas lire un texte de la même façon qu’un jeune socialiste ; juste pour te donner un exemple. Ou un religieux par rapport à un athée.

Pour ce qui est de mon humble perception du poème en question, je ne le trouve pas différent des autres ; toujours ce côté sombre de la nuit, de la mort et de la maladie (de la drogue qui ne lui réussit pas) et qui envahit son œuvre.

Je ne vois pas de quel Idéal tu parles? Mais je serais content que tu me le fasses découvrir.

Je ne comprends pas non plus ce que signifie chez toi ( ? excuse-moi pour le tu. . . ) « qu'il existe un salut par l'art et l'esthétique.» De quel salut parles-tu ? Il me semble, quant à Baudelaire, qu’il a plutôt mal fini son expérience existentielle !

Pour ce qui est de la « catharsis », je trouve cela drôle de répéter indéfiniment le pattern du mal, de la mort et de la destruction, comme une chauve-souris qui se cogne la tête aux plafonds pourris de «l’éternel retour».

Pour moi, je perçois beaucoup de nihilisme dans sa poésie, une conséquence de sa frustration spirituelle et politique. La révolte est une bonne chose. (JE suis un révolté depuis mon tout jeune âge.) Mais la révolte doit éviter absolument de se fourvoyer en prônant la violence passionnelle pour en fait ne répéter qu’un scénario à la sauce moderne et qui, dans les faits, ne fait qu’endosser la même faiblesse existentielle, celle du confort sécurisant et de l’hédonisme à tout prix.
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Old 04-19-2006, 12:22 AM   #6 (permalink)
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Originally Posted by Lina
Bonjour !
Ce sujet que vous lancez est très intéressant et j'aimerais que vous explicitiez un peu plus ce que vous entendez par "ne pas séparer l'auteur de son oeuvre".
Akiles : Ah, je m’aperçois que je n’ai pas répondu à ce message.

« mais il me semble qu'il ne s'agit pas tout à fait du même problème, qu'on parle de littérature ou de philosophie ( éthique, notamment ). »

. . . je ne sais pas. . . de toute façon je ne parle pas de littérature. Et même si on considère cette dernière comme une technique humanisée, elle ne sera toujours que le moyen de l’expression subjective. Mais chez moi, elle n’est pas différente de la philosophie, dans le sens ou on l’entendait autrefois. C’est pareil pour le cinéma –en ce qui me concerne. Je refuse personnellement tout le reste. Tout ce qui est superficiel. Baudelaire c’est aussi de la « philosophie » Lui, c’est de l’art. Il jongle avec les mots et les idées.

« que voulez-vous dire par "dans les faits, c'était tout autre chose" ? »

Prend Sartre. Il prêchait un idéal de paix dont l’homme serait le responsable, mais dans les faits, dans sa vie de tous les jours, c’était un type sale, déphasé (comme le sont souvent les génies), drogué à mort, violent, haineux, nihiliste, sans aucun « feeling » pour la nature et sa beauté, à part la beauté féminine, et j’en passe.

« Il me paraît de plus que toute philosophie vise le réel et se trouve à l'intérieur de celui-ci : elle ne peut donc pas se développer parallèlement à lui. »

Si justement, c’est le cas avec Sartre. Et c’est plutôt aisni qu’autrement. Il est très difficile de pratiquer par l’exemple de ce que l’on veut démontrer. On devient souvent hypocrite.
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Old 04-19-2006, 05:24 PM   #7 (permalink)
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Bonjour !

Moi qui voulais des explications, je suis servie ! Je vais essayer de vous répondre sans rien oublier ( au fait, cela ne me dérange pas du tout que vous me tutoyiez ; j'ai beau ne plus être une gamine, je ne suis quand même pas bien vieille, alors je ne le prends pas pour une insulte ou un manque de respect. ).

Tout d'abord, Baudelaire :

Effectivement, je trouve ridicule de séparer une oeuvre de son auteur, mais tout autant de vouloir à toute force expliquer l'une par l'autre : une oeuvre contient sans aucun doute de la vie de son auteur, mais elle n'est pas sa vie. Il faut donc jongler avec les deux.

Je suis aussi tout à fait d'accord pour critiquer cette consigne d'expliquer en quoi ce poème est "magnifique". Pour tout dire, je trouve ça crétin et je partage votre point de vue. En plus, ce prof imposait son opinion comme présupposé de base à toute explication, alors qu'on peut très bien ne pas apprécier du tout un poème et l'expliquer quand même. Personnellement, je ne peux pas voir en peinture les pétrarquistes ( entre autres ) et je n'ai malheureusement pas toujours pu y échapper...

Pour ce qui est de Baudelaire et de l'Idéal, il serait sans doute plus juste de parler d'absolu, même si ce n'est pas le terme qu'il emploie. En fait, cet auteur illustre une double aspiration de l'homme : vers l'absolu, donc, et vers l'animalité. Cela explique que la première section des Fleurs du mal soit intitulée Spleen et Idéal : le poète aspire à l'Idéal ( en fait, l'absolu ), mais comme il lui est impossible d'y parvenir, puisqu'il n'est pas un dieu ( et qu'un idéal, par définition, est là pour guider, non pour être réalisé, sinon ce n'est plus un idéal ), il tombe dans le Spleen et essaie de passer par le mal pour s'en défaire en s' "abrutissant". Mais là encore, c'est un échec, puisque le recueil se termine par "Plonger au fond du gouffre, Ciel ou Enfer, qu'importe ? / Au fon de l'Inconnu pour trouver du Nouveau". Il est donc évident qu'on ne peut pas considérer que la poésie de Baudelaire est une incitation au mal : il montre lui-même que cela ne mène à rien. C'est en ce sens qu'on peut parler de salut par l'esthétique : quand plus rien n'est possible, il reste encore une possibilité, celle d'en tirer une oeuvre d'art. L'art devient une raison de vivre. On est donc très loin du nihilisme, même si je suis d'accord à propos de sa frustration spirituelle et politique.

Je ne pensais pas à une catharsis pour Baudelaire ( quoique... Freud, si tu nous regardes... ), mais pour des jeunes qui le liraient et seraient attirés par le mal et la violence. Je me demandais s'il n'était pas possible de faire peut-être ici un rapprochement avec ce qu'Aristote a écrit à propos de la tragédie, mais c'est sans doute un peu acrobatique et si je traduis du Platon, je n'ai pas eu l'honneur de suivre ses cours...


A présent, au tour de notre ami Poulou :

Il ne me semble pas que Sartre ait jamais prêché un idéal de paix, contrairement à Kant par exemple. C'est un idéal de responsabilité absolue et assumée qu'il a développé, voire même pas un idéal du tout, puisqu'il ne fait que décrire la condition humaine : "l'homme est condamné à être libre" et donc à être responsable de tous ses actes, parce qu'il ne peut invoquer aucune nécessité. Or il me semble que Sartre n'a jamais cherché à esquiver sa responsabilité en quoi que ce soit.

Je ne comprends pas non plus pourquoi vous le qualifiez de "violent", de "haineux", de "drogué à mort" ( à part son expérience, sous contrôle médical, avec la mescaline, qui a eu lieu pendant qu'il écrivait L'Imaginaire et lui a valu d'être poursuivi par un homard pendant quelques semaines, je ne vois pas ) et encore moins de "déphasé". Il a au contraire très bien compris quelle était la responsabilité des intellectuels dans ce contexte de guerre froide, s'est éloigné du PC et du camp soviétique après 1956 et a rallié les étudiants en 68.

De même, sa philosophie me semble au contraire en prise directe avec le réel : L'Etre et le néant analyse des rapports tout à fait existentiels et la question de la responsabilité renvoie à une morale qui possède des applications éthiques immédiates. Il est très loin de chercher à démontrer que Dieu est au-dessus de l'être comme je ne sais plus quoi au-dessus du plus petit moucheron ( mystique spéculative ; ça m'avait beaucoup frappé... ).
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