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Old 03-31-2006, 05:12 PM   #1 (permalink)
Mayrik
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Default Témoignage de la manifestation du 28 mars à Paris

Vers 13h30, la place d’Italie est totalement occupée, ainsi qu’une partie du boulevard de l’Hôpital. A 14h, je commence à me diriger vers le pont d’Austerlitz. En y allant, je croise un flot ininterrompu de manifestants rejoignant le cortège. J’ai le sentiment que nous allons vivre une grande journée. Arrivé au pont d’Austerlitz, je me retourne. Je suis stupéfait. Le boulevard est complètement occupé par des dizaines de milliers de manifestants… et ils continuent d’arriver, de tous âges, de tout horizons. En attendant que le cortège se mette en route, je vois quelques policiers en civils, ou peut-être des membres du service d’ordre, se dirigeants sur le pont d’Austerlitz en conduisant un jeune qui vient d’être interpellé… âgé d’une quinzaine d’années au maximum. Un enfant en somme. Considérant que le cortège compte de nombreux adultes, je trouve la situation pathétique. Mon estomac se crispe, surtout en considérant les sourires de quelques manifestants qui pensent probablement que justice est faite.

Ces manifestants ont probablement oublié que le principal représentant de notre peuple, le Président de la République, échappe pendant ce temps à la loi, et s’accorde des privilèges que nos glorieux prédécesseurs ont combattus parfois au prix de leur vie. Mon poing se crispe. Dans la "Déclaration des Droits de l’Homme", il est écrit que la loi "doit être la même pour tous". Dans notre Constitution, il est écrit que la France "assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens". Les désespérés se font arrêter… la crapule préside.

Le cortège commence à avancer sur le pont d’Austerlitz de façon diffuse. J’emboîte le pas. Je remarque plusieurs groupes de policiers en civil… en même temps qu’une certaine animosité s’éveillant en moi. Alors que nous devrions les huer, les sortir de nos rangs, tout le monde, bon grès mal grès, s’en accommode. Apparemment, les manœuvres d’incitation à la peur ont fait leur effet. Un jeune déambulant en monocycle me permet tout de même de retrouver le sourire. Ayant marché assez vite, j’arrive rapidement sur la place de la Bastille. J’en profite pour faire le tour de la "Colonne de Juillet". Au sommet de celle-ci, j’y vois le "Génie de la Liberté". Sur son socle j’y lis : "À la gloire des citoyens français qui s'armèrent et combattirent pour la défense des libertés publiques dans les mémorables journées des 27, 28, 29 juillet 1830". Du regard, je fais un tour d’horizon des voies publiques que nous n’emprunterons pas depuis cette place. Le boulevard Henri IV, la rue Saint Antoine, le boulevard Richard Lenoir, la rue de M. la Roquette, la rue du Faubourg Saint Antoine, le boulevard Bourbon, sont tous obstrués par les CRS. Nous n’avons pas la Liberté d’emprunter l’itinéraire prévu… nous y sommes contraints… et cela sous le regard du "Génie de la Liberté". Sommes-nous dignes des sacrifices de nos prédécesseurs ? Je me pose la question…

Le cortège commence à arriver de façon disparate depuis la rue de Lyon. Je me décide à rentrer dans "la masse". Pour cela, je me mets sur un bout de trottoir d’une vingtaine de centimètre de large, accoudé à une rambarde en fer forgé. Quelques manifestants passent, puis arrive un cordon, bras dessus bras dessous, qui prend la largeur de la route. Etant sur le bout de trottoir, je ne gêne pas leur passage. Cependant, ce cordon s’arrête à mon niveau, et me somme d’avancer, de passer devant, de dégager le passage. Je ne comprends pas. Je ne gêne personne… je suis sur mon bout de trottoir… et tout le monde peu avancer sur la route. La personne la plus proche de moi m’agrippe alors par le bras pour me forcer à passer devant. Je m’accroche fermement à la rambarde. C’est la première fois depuis le début de la manifestation que je suis confronté à la violence... Devant ma fermeté à ne pas céder à la violence, devant ma volonté de rester un homme libre, ils cèdent, me lâchent, et poursuivent. Juste derrière ce cordon, il me semble reconnaître le secrétaire général d’un syndicat de police… quelque soient ses opinions, je trouve sa présence très déplacée. Je laisse passer plusieurs manifestants, que je ne gêne évidemment pas, puis descend du trottoir et reprend la marche avec la foule. Nous empruntons le boulevard Beaumarchais en direction de la place de la République. J’avance sur le trottoir de gauche parmi de très nombreux manifestants… parmi des personnes qui se considèrent peut-être comme moi, citoyen avant tout. Sur la route, des groupes compacts passent, encadrés par des personnes qui empêchent quiconque de rentrer dans les rangs. Je trouve cette situation déplorable… alors que nous avions l’occasion de défiler unis, en tant que citoyens, sans ségrégation, chaque groupe s’enferme dans son enclos. J’y vois le côté sombre des évènements qui se sont passés aux Invalides… au lieu de s’ouvrir et de communiquer, chaque groupe dresse une barrière de préjugés autour de lui… préjugés dont je prend nettement conscience en apercevant de nombreux regards de méfiance, de défiance, envers plusieurs jeunes qui défilent près de moi sur le trottoir. Ce spectacle, que je ne supporte pas, me pousse à forcer le pas. En avançant, je remarque des gaillards, gants noirs, oursins sous les bras, qui se la jouent gros dur sans se rendre compte de leurs attitudes ridicules et provocatrice.

J’arrive enfin place de la République. De nombreux manifestants sont déjà là. Je me dirige vers le monument, symbole de la République, de la Liberté, de l’Egalité, de la Fraternité. J’en fais le tour en observant les bas-reliefs qui symbolisent les moments de gloire de notre pays. Je m’arrête devant celui des "Trois Glorieuses". Sur la scène représentée, je remarque des pavés sur le sol… nos droits, nous ne les devons pas à des concessions… nous les devons à des luttes qui furent parfois meurtrières. Sur la droite de la scène, j’y vois un personnage qui pourrait représenter Gavroche. Dans le roman de Victor Hugo, il allait aux barricades avec un pistolet sans chien… sur le bas-relief, il porte à la ceinture un sabre brisé… sacré Gavroche.

Je fini de faire le tour du monument, et porte le regard vers le boulevard du Temple, depuis lequel arrive la masse des manifestants qui commencent à occuper la place. Tout à coup, je vois une dizaine de matraques fendrent l’air sur des personnes que je ne distingue pas depuis l’endroit où je suis. L’instant est grave et pourrait aboutir à une lutte entre manifestants... Ce qui détournerait l’objectif de la manifestation. Je me dirige fermement vers cet endroit, en croisant des policiers en civils qui ne réagissent pas. Arrivé sur place, je vois de nombreux membres des services d’ordre qui font face à plusieurs jeunes. Ce service d’ordre, équipé de matraques m’évoque les "chemises noires", milice du fasciste Mussolini. Quelle honte… ces hommes, âgés de trente à quarante ans, défient avec des matraques des jeunes d’une vingtaine d’année, qui eux ne sont pas armés. Il y a face à face. Mon camp est vite choisi… des deux côtés de la matraque, un seul me permet de garder ma dignité. Une jeune fille s’est visiblement reçue un coup… sa pommette rougie en témoigne. Ce service d’ordre me semble être plutôt au service du désordre. Un instant, la situation me semble symbolique. D’un côté, des syndiqués armés, qui ont un travail, font face à des jeunes qui voient leurs Droits chaque jour bafoué davantage. J’aurais aimé que nous soyons plus nombreux à nous interposer. Des doutes m’assaillent. Dois-je continuer à défendre la République, celle qui doit garantir les même Droits à chacun de ses citoyens, ou dois-je participer à la destruction de cette société qui transpire la ségrégation ? Il ne devait y avoir aucune arme dans la manifestation... des fouilles ont été effectuées pour cela. Alors pourquoi ces personnes portent-elles des matraques ? Au milieu du tohu-bohu, par cynisme, je désigne un individus en criant : "Là, là, attention, il est armé… regardez, il porte une matraque"… l’une des personnes faisant partie de cette milice me répond : "Il fait partis du service d’ordre". Ainsi, ces personnes, armées de matraques, trouvent légitimes de collaborer avec la répression policière qui leur accorde le port d’armes… et ne comprennent pas des jeunes qui sont démunis de bien plus de Droits qu’eux. Alors que nous devrions tous appeler à nous unir, ce service du désordre participe à une division qui fait probablement le bonheur de la police. Ces personnes qui ont la chance d’avoir un emploi, d’avoir un avenir… se battront-elles un jour avec ceux qui en sont démunis ? "Mais que fait la police" s’indigne un jeune… je ne peut m’empêcher de lui répondre que lorsqu’on a besoin d’eux, ils ne sont pas là, alors que quand nous ne voudrions pas les voir, les voilà. La plupart des jeunes ne cèdent pas à la provocation de la milice et appellent à laisser ces abrutis armés de matraques dans leur connerie. Ils font preuve d’une intelligence dont la milice du désordre ferait bien de s’inspirer. Le face à face dure tout au plus un quart d’heure. Après cela, la milice s’éclipse. Elle laisse la place à ceux qui luttent pour une cause si forte qu’elle n’admet aucun compromis, et encore moins la collaboration avec les services de répression.

Cela dit, il me semble que nous ferions une erreur en pensant que les évènements que je relate révèleraient l’état d’esprit des syndiqués… tout autant qu’il s’agit d’une erreur de penser que ce qui s’est passé aux Invalides révèlerait l’état d’esprit des jeunes de banlieue. Les préjugés, la peur, l’enfermement sur soi-même… voilà ce qui doit être combattus… et cela ne peut se faire qu’en communiquant, qu’en échangeant des points de vue, qu’en s’armant de courage pour dépasser les peurs qui dressent des barrières invisibles entre les individus.
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