À Charing Cross
Ils étaient tous à la gare de Charing Cross pour dire au revoir à Lilia- Philipe, Harriette, Irma et Madame Herriton elle- même. Même Madame Theobald, accom
pagnée de Mr Kingcroft, avait fait le voyage depuis le Yorkshire pour dire au revoir à sa fille unique. Madame Abbott aussi était accompagnée de nombreux parents et la vue de tant de gens en train de parler en même temps et de dire des choses si différentes fit que Lilia éclata d'un rire tonitruant impossible à contenir. « Ça, c’est une ovation ! » s’écria-t-elle […]
« Ils vont nous prendre pour des personnalités. Mr Kingcroft, allez nous chercher des chaussettes
”.
» Le jeune homme, d’un naturel débonnaire, partit en hâte et Philipe, en prenant sa place, la submergea d’une dernière série de conseils et recommandations : où s’arrêter, comment apprendre l’italien, quand utiliser des moustiquaires, quels tableaux regarder. « Souvenez- vous, » termina-t-il,
«c’est seulement en quittant les sentiers battus que l’on arrive à connaître le pays. Visitez les petites villes : Gubbio, Pienza, Cortona, San Gimignano, Monteriano. Et je vous en prie, ne suivez pas l’affreuse idée des touristes selon laquelle l’Italie n’est rien de plus qu’un musée d’art et d’antiquités. Aimez et comprenez les Italiens car les gens sont plus merveilleux que les pays. »
« Comme j’aimerais pouvoir venir Philippe, » dit-t-elle, flattée par cette marque d’attention inattendue que son beau
frère lui manifestait.
« J’aurais aimé aussi ». Il aurait pu y parvenir sans grandes difficultés, car son travail d’avocat n’était pas intense au point de l'empêcher de prendre des vacances occasionnelles.
Mais sa famille désapprouvait ses séjours constants sur le Continent et lui- même prenait souvent plaisir à l’idée d’être trop occupé pour quitter la ville.
« Au revoir, chers tous. Quelle agitation ! » Elle aperçut sa petite fille, Irma, et pensa qu’une touche de gravité maternelle était nécessaire.
» « Au revoir, ma chérie
». Pense à être toujours gentille, et fais ce que mamy te demande de faire.» Elle faisait référence, non à sa propre mère, mais à sa belle- mère, Mrs Herriton, qui détestait être appelée mamy.
“Où les anges ont peur d’avancer” de E.M. Forster (1905)